Guide du camionnage électrique

Publié le 4 mars 2025Propulsion QuébecProjet
Guide du camionnage électrique

Comment assurer la gestion et la maintenance d’une flotte de camions électriques ?

Passer au camion électrique ne signifie pas repartir à zéro en matière d’entretien. Une grande partie de la maintenance demeure celle d’un véhicule lourd « traditionnel » : pneus, freins, suspension, direction, châssis, carrosserie et inspections réglementaires. Là où l’électrique change la donne, c’est par l’ajout d’une dimension haute tension et logicielle, et surtout par l’impossibilité de dissocier le camion de son écosystème énergétique.

La flotte devient ainsi un ensemble cohérent où véhicules, batteries, bornes de recharge, réseau électrique, outils de suivi et procédures d’exploitation doivent être pensés ensemble.

Cette fiche vise à présenter les bases : ce qui change réellement, ce qu’il faut prévoir et comment structurer une approche de maintenance.

Kevin Lambert

Kevin Lambert

Directeur des équipements et garanties, Groupe Robert

Saad El Kassab

Saad El Kassab

Chef de projet Électrification, Nationex

Jean-François Brossard

Jean-François Brossard

Directeur des technologies et innovations énergétiques, Location Brossard


Une maintenance différente dans son approche

« Sur le plan mécanique, le camion électrique est plus simple. Moins de pièces mobiles, pas de moteur thermique, donc on élimine toute la portion liée à la combustion, aux huiles moteur et au contrôle des émissions. En pratique, ça réduit certaines opérations d’entretien, mais bien sûr il reste la maintenance des autres systèmes du camion et de son système électrique à faire. » affirme Kevin Lambert, directeur des équipements et garanties au Groupe Robert.

Cela dit, l’entretien ne devient pas pour autant banal : il se transforme. La principale différence provient surtout de l’arrivée de nouveaux blocs critiques comme les batteries pour alimenter le moteur électrique, les équipements de haute tension, l’électronique de puissance et les composants liés à la recharge. Là où un camion diesel concentre l’entretien sur le moteur et les composantes mécaniques du camion, l’électrique demande davantage de diagnostic, de suivi de données et de protocoles de sécurité.

Certains besoins en maintenance sont aussi visibles à l’usage. Le freinage régénératif peut réduire l’usure des freins, tandis que le couple immédiat du moteur électrique peut accélérer l’usure des pneus si la conduite est plus brusque, et des pneus bien alignés et gonflés au bon niveau sont encore plus important afin de préserver l’autonomie du camion. Les réflexes de base du transport lourd demeurent donc essentiels, tout comme les habitudes d’exploitation, qui continuent d’influencer directement les coûts de maintenance.

Un autre exemple d’élément auquel il faut porter une plus grande attention sur un camion électrique est le besoin d’un contrôle régulier et planifié des câbles et connecteurs. Ceci est recommandé afin de prévenir la dégradation des performances, assurer la sécurité et détecter rapidement les anomalies avant qu’elles n’entraînent des interventions plus coûteuses.


L’entretien électrique : ce qui change pour les équipes, les formations et les habilitations

L’un des principaux ajustements concerne la qualification des interventions. Les outils évoluent : davantage d’équipements de diagnostic, d’ordinateurs, de logiciels et d’interfaces de lecture d’erreurs, auxquels s’ajoutent des équipements de protection adaptés au travail en environnement haute tension.

« Certaines interventions nécessitent une formation ou une habilitation spécifique, non pas parce que l’entretien devient plus complexe au quotidien, mais parce que les travaux liés aux batteries, aux câbles haute tension ou à certains diagnostics avancés doivent respecter des procédures de sécurité très strictes. Ça ne veut pas dire qu’une flotte doit tout internaliser, mais plutôt qu’elle doit savoir comment accéder à ces expertises au bon moment, avec des responsabilités et des ententes de service clairement établies » estime Saad El Kassab, Chef de projet Électrification chez Nationex.


Les pièces et les pannes : anticiper pour maintenir la disponibilité

Les retours terrain montrent qu’un camion électrique peut être moins sujet à certaines pannes mécaniques typiques du diesel.

Néanmoins, « lorsqu’un enjeu touche un composant électronique ou un système haute tension, les réparations peuvent effectivement être plus coûteuses et les délais parfois plus longs, notamment en raison de la disponibilité des pièces et du niveau de spécialisation requis. Cela dit, il faut éviter deux pièges : dramatiser comme si l’électrique était intrinsèquement fragile, ou à l’inverse, ignorer complètement la réalité. La bonne posture, c’est de reconnaître qu’il peut y avoir des risques de disponibilité et de les intégrer dès la planification. » explique Saad El Kassab, Chef de projet Électrification.

Concrètement, cela passe par la qualité des ententes avec les partenaires, la clarté des délais d’intervention, l’identification des pièces critiques et l’organisation interne. Lorsqu’un camion lourd est immobilisé, l’impact opérationnel est important. La stratégie de maintenance doit donc viser la continuité des opérations, en misant sur un diagnostic rapide, une meilleure anticipation du besoin d’entretien grâce aux données et des procédures adaptées aux camions électriques.

Pour les opérateurs, l’objectif principal reste la continuité des opérations.

« Le but, c’est de diminuer les risques et d’assurer que les véhicules soient disponibles. Il est donc important de bien vérifier les garanties et même, lorsque c’est possible, de négocier une garantie prolongée », explique Jean-François Brossard, directeur des technologies et innovations énergétiques chez Location Brossard.

La batterie sur le long terme : comprendre son évolution

La batterie est un actif central. Elle influence l’autonomie, la performance, la disponibilité du véhicule et sa valeur résiduelle. On évoque souvent une dégradation moyenne de l’ordre de 1 à 2 % de capacité par année, mais cette évolution dépend fortement de l’usage, des conditions climatiques, des profils de recharge et des habitudes d’exploitation.

« L’enjeu n’est pas seulement de constater la dégradation d’une batterie, mais de mettre en place un suivi simple et régulier pour appuyer la prise de décision. Dès la mise en service du véhicule, il est pertinent d’établir un état de référence correspondant à la performance initiale, puis de suivre dans le temps des indicateurs comme l’état de santé de la batterie, l’autonomie réelle en exploitation, la gestion de la température et les habitudes de recharge. » affirme Kevin Lambert, directeur des équipements et garanties au Groupe Robert.

L’intégration de ces données dans un tableau de bord facilite l’anticipation des ajustements opérationnels et la planification des étapes futures, notamment en matière de garantie, de remplacement ou de seconde vie, mais aussi en procédant à des changements si besoin en attribuant le bon camion à la bonne route. Les garanties des batteries variant selon les manufacturiers et les contrats, il est essentiel de bien comprendre les obligations associées pour maintenir la couverture.

L’entretien interne ou externe : un choix structurant

Le choix entre entretien interne et externe relève avant tout d’une décision de gestion du risque. Internaliser permet généralement un meilleur contrôle et une intervention plus rapide, tandis qu’externaliser donne accès à des expertises spécialisées et permet de mutualiser certains investissements. Dans bien des cas, une approche hybride s’impose : l’équipe interne assure l’entretien courant et un premier niveau de diagnostic, alors que les interventions plus spécialisées sont confiées au concessionnaire ou au manufacturier.

Chez Location Brossard, la maintenance préventive courante — inspection des freins, des pneus, de la suspension et vérifications réglementaires — est réalisée à l’interne. Cette approche permet de mieux contrôler les délais et de maintenir la disponibilité des véhicules, mais elle nécessite des investissements en formation, notamment pour permettre aux mécaniciens de travailler de façon sécuritaire avec les systèmes haute tension.

Les interventions liées aux systèmes sous garantie ou à la propulsion électrique sont généralement confiées au concessionnaire et au manufacturier. Ce processus peut toutefois entraîner des délais d’immobilisation de quelques jours, le temps d’obtenir un diagnostic et d’organiser la réparation. Pour limiter les impacts opérationnels, plusieurs entreprises prévoient à l’avance des solutions de continuité, comme l’accès à un véhicule de remplacement.


Les logiciels de gestion : un rôle élargi avec l’électrification

Dans une flotte diesel, les logiciels de gestion servent principalement à suivre l’utilisation des véhicules et les entretiens périodiques. En contexte électrique, cette logique évolue : l’énergie, la puissance disponible, les fenêtres de recharge et l’état des batteries deviennent des paramètres centraux.

Un logiciel adapté aux véhicules électriques lourds doit intégrer le suivi des batteries, la gestion de la recharge, la planification des missions selon l’autonomie et la disponibilité des bornes, ainsi que des fonctions de diagnostic et d’entretien préventif. Bien utilisé, il permet de réduire les coûts énergétiques, d’éviter certaines erreurs d’exploitation et surtout de limiter les immobilisations grâce à une meilleure visibilité.


Les bornes de recharge : un élément clé de la disponibilité opérationnelle

L’entretien des bornes est souvent sous-estimé, alors qu’une borne indisponible peut rendre un camion lui aussi indisponible. L’approche la plus efficace repose sur deux niveaux complémentaires : des pratiques quotidiennes simples et une maintenance planifiée.

Au quotidien, la protection de l’opération passe par des gestes de base : inspection visuelle, protection contre les intempéries, bonne gestion des câbles et formation des employés et des chauffeurs. Une part importante des bris est liée à une mauvaise manipulation ou à une usure progressive non détectée à temps.

Sur le plan organisationnel, il est recommandé de prévoir un minimum de pièces critiques, comme des câbles de rechange, afin d’éviter des délais prolongés. Dans les contextes plus sensibles, une solution de secours (une entente de service prioritaire avec votre fournisseur, une petite borne supplémentaire, un accès à une borne publique, l’accès à un véhicule de réserve, etc.) peut également limiter les décisions prises dans l’urgence.

La maintenance planifiée demeure essentielle : vérifications annuelles par des professionnels certifiés et respect des exigences périodiques nécessaires au maintien des garanties. Enfin, les enjeux de compatibilité entre camions et chargeurs, parfois exacerbés par des mises à jour à distance, rappellent l’importance de s’entourer de partenaires capables de coordonner rapidement les interventions et de faire le lien entre les différents acteurs.

En conclusion

Assurer la gestion et la maintenance d’une flotte de camions électriques ne consiste pas à réinventer la maintenance, mais à la faire évoluer. La base du transport lourd demeure, à laquelle s’ajoutent des aspects électriques et électroniques, des outils numériques et une coordination étroite avec l’infrastructure de recharge.

Les organisations qui réussissent le mieux sont celles qui planifient tôt, structurent les rôles, sécurisent les garanties, exploitent les données et instaurent des pratiques simples mais constantes autour des bornes et pas seulement des camions. Dans ce contexte, l’électrification devient moins un pari technologique qu’un projet de gestion rigoureux et progressif.

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